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modeku

idiophone pincé

Zande, Doruma, Uele, Congo-Kinshasa
Don Alphonse Vermandele, 1913
Tortue, bois, raphia vinifera
16,5 x 11,2 x 26,5 cm

Lamellophone dont la caisse de résonance est constituée d'une carapace de tortue. Sept lamelles de différentes longueurs, en raphia vinifera, reposent sur deux réglettes en bois placées sur la face ventrale de la carapace ; elles sont tendues à l'aide de fibres végétales.

Le modeku inv. 3222 a été ramené en 1913 par Armand Hutereau, un militaire belge envoyé dès 1909 par le gouvernement belge dans le nord du Congo pour une mission de documentation ethnographique. Il a rassemblé plus de 600 instruments des territoires zande et mangbetu, à la demande du Musée de l'Afrique de Tervueren. Il a également réalisé des enregistrements qui figurent parmi les plus anciens documents sonores relatifs à la musique africaine. Par l'entremise de son oncle Alphonse Vermandele, professeur au Conservatoire de Bruxelles, Hutereau a fait don à Victor Mahillon - fondateur et premier conservateur du mim - de 26 instruments zande soigneusement choisis. L'instrument doté de cette caisse de résonance très particulière est parvenu jusqu'à nous dans un parfait état.

En Afrique noire, on trouve, depuis des siècles, des instruments à plusieurs lamelles fixées sur une table ou caisse de résonance. Ces lamellophones se sont répandus dans toute l'Afrique noire à partir de deux régions, les prairies du Cameroun et la région du Bas Zambèze. Presque toutes les ethnies en possèdent, sous d'innombrables variantes. Les lamellophones, de facture artisanale, sont essentiellement composés de matériaux que le facteur peut trouver dans son environnement immédiat. Le musicien tient l'instrument dans les deux mains et pince les touches (extrémités des lamelles) avec le pouce et un ou deux doigts. Chaque languette produit un son, qui varie en hauteur selon la longueur de la languette. Le clavier (l'ensemble des lamelles) est agencé de façon à bien tomber sous les doigts, en fonction des mélodies traditionnelles de la région. Les Africains apprécient particulièrement le jeu virtuose des doigts, qu'ils admirent en tant qu'élément visuel, au même titre que la décoration de l'instrument. Chaque lamellophone africain est également pourvu de petits bruiteurs en métal, en bois, en pierre ou en coquillage. C'est avec cette poignée de notes que les musiciens jouent pour se distraire, pour lutter contre l'ennui, ou encore pour appeler la pluie, danser ou se rapprocher de leurs ancêtres.

En Europe, il n'existe pratiquement aucun instrument vraiment comparable aux lamellophones d'Afrique. Dès le XVIIe siècle, les explorateurs les désignent sous des noms faisant référence aux instruments connus en Europe : « harpe à pouce », « violon à ongle », « piano à pouce », « piano zoulou », « piano à main », « pianino », « piano à doigt ». Il est à noter que l'on retrouve aussi la sanza au Brésil et dans les Antilles, où elle est arrivée avec le commerce des esclaves. C'est en juillet 1860 que l'appellation « sanza » apparaît dans les notes de David Livingstone, lorsqu'il traverse la vallée du Bas Zambèze. Initialement attribué aux lamellophones des Nyungwe et des Mananja du Mozambique, ce terme - qui est en fait une déformation du mot nsansi - est depuis lors largement utilisé comme appellation générique des lamellophones africains. En 1965, l'ethnomusicologue allemand Gerhard Kubik remet un peu d'ordre en adoptant le terme « lamellophone », organologiquement neutre et correct. En Afrique, chaque instrument possède un nom spécifique en fonction de ses caractéristiques et du groupe ethnique auquel il appartient.

On trouve une des premières représentations d'un lamellophone africain dans le Gabinetto de Bonanni. Jésuite et bibliothécaire romain, Filippo Bonanni (1638-1725) ne s'est jamais rendu lui-même en Afrique. Le dessin du « Marimba de Cafri », présent dans sa célèbre étude sur les instruments de musique, s'inspire de la description d'un confrère. D'après le texte, ce lamellophone africain provient de « Cafreria, partie du royaume de Monomatapa, sous le 15e degré du pôle antarctique ». Le mot « kaffer » désignait, en arabe, un Noir, un païen.

L'histoire du lamellophone congolais est étroitement liée à la colonisation. C'est d'abord l'instrument des porteurs qui accompagnent les expéditions et les voyages commerciaux et, plus tard, celui des ouvriers journaliers, à la recherche de travail dans les mines, les plantations, les ports ou les villes. Le likembe permet de tuer le temps et de soutenir le pas durant les longues marches. « L'instrument vous porte », disent les Congolais. Dans un bulletin de 1902 du tout nouveau Musée du Congo (le futur Musée de l'Afrique), on peut lire : « Les noirs jouent [du likembe] avec une véritable passion. Dans certaines régions, tels le Kwango et la région des Cataractes, presque tous en possèdent. Ils [le] touchent non seulement pour charmer leurs loisirs, mais pour cadencer les travaux et surtout pour scander la marche. C'est pour eux à la fois un délassement et un excitant. Les caravanes sillonnant incessamment les sentiers de la région des Cataractes étaient toujours précédées d'un joueur de [likembe], et tout Européen ayant traversé cette région avant l'établissement du chemin de fer a gardé le souvenir de cette musique alerte et sautillante bien faite pour alléger les fatigues de la route » (Annales du Musée du Congo. Série III, éd. Musée du Congo, t. 1, fasc. 1, Bruxelles, 1902, p. 123). Et Hutereau ajoute : « C'est surtout le long des sentiers que l'on rencontre les joueurs de madaku en marche. C'est ce qui a fait dire que le noir jouait de cet instrument pour écarter les mauvais esprit[s] de sa route » (Armand Hutereau, 1er juin 1913, mim inv. GDM 4156, p. 14).

Le lamellophone le plus courant au Congo est le likembe. Celui-ci  apparaît pour la première fois au Bas Congo à la fin du XIXe siècle, avant de se répandre dans toute l'Afrique centrale. Beaucoup de likembe révèlent la fascination exercée par des objets issus de l'industrie européenne : perles en verre bleu sur les lamelles, clous en laiton et pièces de monnaie sur la caisse de résonance décorent l'instrument.

Le likembe a pratiquement disparu suite à l'avènement des transports motorisés, de la radio portable et de la guitare en Afrique. Actuellement, le likembe amplifié électriquement jouit d'une certaine popularité.

Media
Images: 
mim inv.3222
extrait des notices d'Armand Hutereau, 1 juin 1913, mim GDM 4156, p. 15
façon de jouer ©KMMA, Jos Gansemans
Myonga, Shona (Korekore), Zimbabwe. mim inv. R2318
D & C. Livingstone, Expedition to the Zambezi, Londres, 1865, ©KBR III 1.790A
D & C. Livingstone, Expedition to the Zambezi, Londres, 1865, ©KBR III 1.790A
Filippo Bonanni, Gabinetto armonico, Rome, 1723, mim 4R12
lamellophone, Congo. mim inv. 1977.041-06
Armand Hutereau, Uele, Congo-Kinshasa, ca. 1910. ©KMMA
extrait des notices d'Armand Hutereau, 1 juin 1913, mim GDM 4156, p. 14
likembe, Congo, mim inv. 0118
likembes amplifiés, Konono n°1, Kinshasa, Congo
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